Concours Apelse/Lire en fête 2003
Testez vos talents de chroniqueur multimédia

Voici la liste officielle des articles primés :

RANG
AUTEUR
TITRE DE L’ARTICLE
1
Émilie PITOISET
2
Serge BOUCHARDON
3
Dominique DECOBECQ
4
Isabel SAIJ
5
Catherine RAMUS
6
Pascal NAIZOT
7
Jean-Luc BONCENNE
8
Frédéric VIGNALE
9
Patrick-Henri BURGAUD

Pour les gagnants

Bravo à Émilie, Serge, Dominique et les autres. Grâce à nos partenaires, les meilleurs chroniqueurs multimédia ont été récompensés à la hauteur de leurs efforts. Livres, CdRoms, jeux... n’en jetez plus !

La liste complète est ici.

   

Les contributions

Et maintenant, pour le plaisir de la lecture, voici les textes qui ont été récompensés par le jury de notre concours.

Où commence soi, où commence l’autre :
identité collective ou identité individuelle ?
Society™ Choose your ID !

Society™ est un « jeu de société » commandé par la Cité des Sciences à Bruno SAMPER (www.panoplie.fr) pour l’exposition Villette Numérique - 24 au 29 septembre 2002 -, qui laisse entrevoir les recherches d’Henri LABORIT qui a été le premier concepteur du « tranquillisant » et de l’hibernation artificielle. Ses investigations se sont surtout orientées autour des possibilités de l’individu, dans sa relation à la société, aux autres, sa production, sa vie.

C’est que Society™ met en relief la dimension sociale identitaire de jeu en réseau, laissant transparaître une infinité de possibles que seul l’utilisateur s’engage lui-même à vivre. Ainsi, l’internaute ou pourrions-nous dire, l’« intern-autre » choisit une ID, au sens anglais Identity Data, donnée identitaire qui détermine différentes entrées-interfaces interrogeant chacune des spécificités : l’affiliation, l’obstacle, l’éveil et la réflexion. L’architecture employée pour chacune renvoie au schéma labyrinthique traditionnel du jeu qui s’acquiert par niveau. Toute la dimension du jeu prend son sens lorsque nous sélectionnons une identité sociale collective à interface multi-users qui sous-entend l’appartenance à un réseau commun et d’une zone de dialogue partagé ; ou a contrario par le choix délibéré d’une zone de jeu individuelle. Cependant, un phénomène commun les réunit toutes, chaque ID se manipule avec des avatars, simples metaxu véritables acteurs comme extension de soi. Finalement, tout découle de l’idée d’appropriation du « je » au « jeu ». D’autant plus, rappelons-nous que le système labyrinthique met en exergue la métaphore du Moi. Comme le dit LABORIT « L’homme n’a jamais su se passer de la grille ». Véritable paradoxe de la société réelle et d’une société partagée virtuelle qui vit en deçà des processus de métamorphose.

Partez sans crainte tout y est réuni : le chemin de la vie, la reproduction entre utilisateurs sur des airs de Tango, l’éveil des sens, l’acuité mentale, sont ici simulées dans les méandres d’Internet.

Alors, sans équivoque Choose your ID !

Émilie PITOISET
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Un jeu sur les frontières

Plus de 30 siècles après le Livre des Morts égyptien, écrit en hiératique sur du papyrus, pourquoi nous proposer un Livre des Morts sur un écran d’ordinateur ? Tout d’abord parce qu’il s’agit d’un véritable travail d’écriture, et pas de l’adaptation de l’un ou l’autre des Livres des Morts connus. Mais ce n’est pas seulement un travail d’écriture. Sur l’écran d’accueil on peut lire les noms de deux auteurs, Xavier Malbreil pour le texte, mais aussi Gérard Dalmon pour la « mise en scène ». Le Livre des Morts est ainsi un récit « cinétique », en mouvement, dans lequel le texte est affiché dynamiquement et qui exploite conjointement dimension temporelle et dimension multimédia.

Si cette œuvre est résolument multimédia (conjuguant séquences animées, musique, texte), elle est aussi interactive : il ne s’agit pas seulement ici d’une interactivité de navigation ou de manipulation de formes sémiotiques à l’écran, mais aussi d’introduction de données. « Le lecteur effectue fictivement son propre voyage dans l'au-delà. » Au cours de ce voyage, il est amené à répondre à des questions. Ces réponses sont intégrées dans le cours du récit, mais peuvent aussi être consultées indépendamment du « parcours de lecture », dans le cadre d’un « parcours d’écriture ». Le lecteur les retrouvera lors d’une lecture ultérieure, pourra les modifier ainsi que prendre connaissance des réponses données par les autres lecteurs dans le « salon de lecture ». Certaines participations se révèlent ainsi très émouvantes, les contributeurs se livrant à un travail de mémoire très intime. Car le Livre des Morts est avant tout une réflexion et un travail sur la mémoire. Selon Malbreil, il s’agit de « donner un lieu sur le réseau où la mémoire soit invitée à se poser sur les mémoires informatiques. […] Ce liber memorialis est un carnet de notes qui gardera notre mémoire, mais qui la gardera vivante. »

Le Livre des Morts se présente comme un jeu sur les frontières : entre la vie et la mort bien sûr, mais aussi entre lecture et écriture, entre réalité et fiction (le lecteur répond aux questions dans le cadre de la fiction, sa mémoire se trouvant par là même « fictionalisée »), entre l’intime et le public (les réponses les plus intimes pouvant, si on le souhaite, être rendues publiques), entre la mémoire et l’oubli (si le lecteur modifie ses réponses, il ne garde pas trace de la version précédente). En ce sens, il s’agit bien d’une écriture exploitant spécifiquement le support dynamique et la dimension réseau pour nous proposer, plus qu’un produit, un processus en constante évolution.

Dans Soi-même comme un autre, Paul Ricoeur écrit que « je suis toujours vers ma mort, ce qui exclut que je la saisisse comme fin narrative. » Ce que nous propose Xavier Malbreil, c’est une mort fictive qui soit pour nous un commencement narratif : nous nous livrons alors à une « mise en intrigue », dans le cadre de la fiction, de notre propre vie, qui nous aidera peut-être à saisir notre « identité narrative ».

Serge BOUCHARDON
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Une métaœuvre

Alors que dans les musées traditionnels, les cimetières des œuvres qui s’ennuient, le visiteur, que je suis, ne passe que quelques secondes et parfois dix, vingt secondes devant un chef-d’œuvre, zappant ainsi du regard des vies, des œuvres, des révolutions artistiques, j’ai passé hier une bonne vingtaine de minutes de ma vie devant une œuvre bien singulière.

Quelle est cette œuvre du XXIe siècle si captive, plus prenante qu’un Boticelli, qu’un Modigliani, qu’un Soulages ? C’est… Métatextes.

Méta quoi ? Métatextes.

L’artiste malin, Tim Catinat, me coince, par une simple adresse internet, dans une succession de mises en scène de textes loufoques, poétiques, énigmatiques, il me capte en utilisant l’impatience habituelle des internautes, qui cliquent, qui manipulent avec frénésie leur souris. L’œuvre se déroule devant mes clics parfois présomptueux et se dévoile dans son ensemble après un jeu de piste sur des mots, des images. Les mots deviennent poésie et s’impriment à la suite de la série de mon index cliqueur, mais nullement vengeur.

Je passe ainsi d’un métatexte à un autre métatexte, mais c’est l’artiste qui décide du passage de l’un vers l’autre. Moi le voyeur, le visiteur je suis pris en otage et il me semble que je passe d’une œuvre à l’autre selon mon intervention. J’interviens donc sur l’œuvre et donc sur la manière dont je perçois l’écran qui me dévoile les images, les mots et parfois de la musique. L’artiste se joue donc de moi. Il m’a enlevé ma réserve de voyeur, je lis, je regarde, je savoure cette nouvelle forme de mise en page poétique. J’ai l’impression de devenir un découvreur, comme ces aventuriers qui débarquaient sur une île inconnue, vierge mais non aride, imaginant derrière la montagne un paysage et au sommet on découvre un autre paysage, une vision inimaginable il y a encore quelques secondes.

Je suis sorti (je me suis plutôt échappé) des pages de Métatextes captivé, médusé, peut-être bluffé aussi par mes interventions sans prétention mais pas sans intérêt sur une véritable création.

Dominique DECOBECQ
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Évolutions...

Écran noir. Demi-pantin. Bassin-fémurs-tibias. Scanner.
Déambulant radiographié. Danse macabre pourtant bien vivante.
Allégorie d’une vivacité agile, malhabile et fragile. Piètre silhouette sautillante. Je la balance.
Fils invisibles. Quand je la tire, elle obéit. Mais elle m’échappe à l’hélium. Vide.
La forme a grandi. Elle s’est fortifiée. Elle s’est dédoublée. Lutte intérieure ou harmonie.
Lutte, tout simplement. L’extérieur est comminatoire. Les cloisons contraignent.
Heurts. Murs de béton gommé. Cellule caoutchoutée. Personne n’entendra les cris. Silence.
La bête a grandi, rouge colère. Je l’observe. Elle me toise. Statu quo. Stop.
Le ridicule n’est plus. Elle se fait menaçante. Elle m’inquiète. Stop.
Est-elle dans son bocal… moi dans le mien. Qui est quoi, et quels sont les rôles ?
Défi. Mais le combat n’aura pas lieu. Je garde mes forces. Elle disparaît.
La bête s’est nourrie. Métamorphose. Repue, elle s’est arrondie d’un éclat métallique.
Je cherche son regard bleu acier. Il se dérobe. Qu’importe.
Aguets arachnéens sur toile de fond, rets d’un réseau invisible.
Rebondie et puissante, sortie de sous une cache, elle investit l’espace kafkaïen,
et se cabre, là-bas, dans les profondeurs de l’écran,
ou jusqu’ici, dans celles de notre inconscient.
Bête rampante. Ver. Forme momifiée, forme humaine. Freaks.
État ou tentative d’épouser les contours de l’incarcération ? De s’y complaire ?
Elle s’y soumet et elle se casse et se fracasse, seule : bruit sourd ! Not silent !
Elle résiste et se transforme. Tactique de guerre.
Sur le fétu, moins de prise. Souple, flexible, il s’organise et prépare le combat.
Articulation du bâton maton. Coup de trique. Traque.
La victime d’antan s’est-elle prêtée à la tentation des pouvoirs ?
Échange vanité massive contre roseau, force léonine contre rat…
brute contre petit rongeur… Bras de fer repoussoir entre souris
et violence indiscrète, redondance implacable de l’aveuglement.
Lutte à distance, toujours.
Je brise la matraque contre les murs de caoutchouc bétonné.
Lutte consommée. Mante carnassière couleur prière.
Mais qui a donc vaincu dans ce combat inégal ? et l’était-il ?
Immenses bras mimétiques de la bête anguleuse à tête triangulaire.
Archétype de l’indicible, anthropophage esthétique et sournoise.
Elle survit. Nous aussi. Avec pour unique condition notre ancrage en deçà.
Piquet de chèvre. Fers. Enchaînements… au delà
N’outrepassons pas les limites imparties…
Implosons-les ! Avec détermination !

Champ ouvert à tous les possibles.
Chant d’un possible.
Cacophonie ? J’y tiens, car c’est la mienne.
Osez la vôtre !

Décodons…
Écran noir. Demi…

Isabel SAIJ
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Chronique en braille pour Zaïoli

J’aime bien Zaïoli. J’aime surtout entendre sa voix. Et oui, sa voix me rassure ! En plus, Zaïoli est en noir et blanc. Moi je ne connais que le noir. Alors avec Zaïoli j’apprends à découvrir le blanc. C’est beau le blanc, c’est lumineux. Mais ce qui me fait beaucoup peur, c’est d’entendre pleurer. Je me demande quand ils vont s’arrêter de brailler ces enfants. Car c’est si bon de les entendre rire.

Mon préféré c’est l’épisode 1 : La lalala la lalala. Et le ouanini, melep eh. C’est le ouanini qui fait pleurer 1 enfant puis 2 puis 3. Et puis, un chant de loup, ouhh. Le chant du loup a toujours fait éclater de rire les enfants. Morts de rire. Ils arrêtent enfin de brailler. Quand j’écoute l’épisode 1 je me dis « Vive le loup ! ».

Je me serais bien arrêtée là d’écrire car je pensais avoir dit l’essentiel sur cette petite animation de Zaïoli mais voilà on me demande minimum 2 000 signes. C’est ce que dit l’article 4 du règlement. Il faut donc minimum 2 000 signes. C’est le règlement. Même Zaïoli, l’impertinent, doit se plier au règlement ! Alors devrais-je parler des autres animations, l’épisode 2 et l’épisode 3 ? Ou alors plutôt de l’épisode 4, 5 et 6 ? Serait-ce comme dans Star Wars où Zaïoli fleurte avec le désordre ? Pas d’épisodes 5 et 6 pour l’instant. Attendu bien entendu avec impatience !

Alors je continue par l’épisode 3. Avec l’épisode 3, mon quatrième préféré, rien que en écoutant j’ai pas assez rêvé : « Tatatitata tata. Tatatitata tata. Tatatitata tata. Je me baladais sur l’avenue le corps ouvert à l’inconnu… Bing. Ca a fait bing. Aïe Ouille. Non mais c’est quoi. Aïe. Arrêtez. Non mais arrêtez. Ahhhhhhhhh. Aïe Ouille. Aie Ouille. Hihihihi. Oh, mais c’est quoi cette partie de ping pong ? »

De cette partie de ping pong je rebondis sur mon second préféré, l’épisode 2. Second préféré car j’aime l’écho cela me rappelle cette manière de répéter que l’on a parfois. Répéter pour se faire entendre des autres. Répéter pour se faire entendre des autres. Répéter pour se faire entendre des autres… alors dans l’épisode 2 : « Youpi. Ils ont l’air content ces enfants. Mais Zaïoli parle avec véhémence. Titatitatata aïe dit l’un, Ouille dit l’autre. Tatatitatata Tatatitatata Tatatitatata Tatatitatataaaaaaaaaaaaaaaaaaaa. Il y a de l’écho. C’est drôle la vie. »

Et puis ô magie dans l’épisode 4, mon troisième préféré, on dirait que le loup revient. « Bang. Zaïoli souffle la fumée du pistolet. Haut les mains peau de lapin. Zaïoli a peur. Il court. Il court essoufflé et apeuré. Pang. Haut les mains peau de lapin. Haut les mains. Pang. Pang. Pang. Pang. Mais il y a un monstre. Pang. Pang. Pang. Un gros monstre. Non c’est un tigre. Non c’est un loup. Mais non c’est comme un revenant. Serait-ce un ouanini ? »

Alors d’épisode en épisode dans le désordre ou non, ce que j’aime surtout chez Zaïoli c’est entendre sa voix musicale et voir son habit blanc.

Catherine RAMUS
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Philippe Boisnard,
vidéo-poète et vidéo-philosophe

« C’est bien ici la lutte absurde de l’homme. Il prétend diriger son existence, lui apporter un sens, alors qu’il s’arc-boute sous le poids d’un passé dont il ne peut même pas envisager de pénétrer les arcanes. Constater, rien d’autre à faire. » Cette « constatation » du roman Cut up de Philippe Boisnard « met en lumière » l’œuvre vidéographique qu’est PlastiQ memory.

« Constater, rien d’autre à faire » ? Assurément : la caméra, comme un miroir, peut être promenée le long d’un chemin. Mais la promenade réaliste n’est ici qu’une parenthèse fugitive : PlastiQ memory s’ouvre et se clôt sur un paysage fuyant, capturé par l’objectif à travers la vitre d’un train progressivement envahie par la pluie.

Video : « je vois » que l’univers extérieur n’est pas l’enjeu de cette vidéo, mais l’homme, éternel voyageur en éternel transit.

Ainsi, très vite, aux couleurs du monde, succèdent le noir et le blanc d’une scène « intérieure ».

Video : « je vois » un homme nu assis dans une position hiératique. Mais cette nudité est résolument « non-coïtale » (Deleuze). Le corps pose : stylisé par le noir et blanc, il est l’homme universel.
Video : « je vois » un œil, une bouche, une oreille ; « je vois » aussi à l’écran des mots qui expriment la mémoire de l’homme « plastiq » tentant de (re)saisir le passé.
Audio : « j’entends » la voix de l’homme qui « parle » cette mémoire, encore et toujours.
Audio et video : « j’entends et je vois » tout cela. L’œuvre vidéographique est « totale ».
Audio, video ergo cogito : vidéaste, Philippe Boisnard est aussi philosophe ; « j’entends, je vois, donc je pense » !

Citons Cut up encore : « Voilà ce qui s’est passé : un lent passage impossible à fixer en tant que souvenir. L’érosion des passages n’est pas visible. Peu audible. Impossible à mettre en lumière. » « Peu audible » ? Le discours philosophique, dans PlastiQ memory, se fragmente comme les bribes du souvenir ; les mots se donnent aussi à « entendre » comme une matière sonore. « Impossible à mettre en lumière » ? Ce qui est « dit » est pourtant « montré » dans un clair-obscur : Boisnard est un « metteur en lumière ».

Ainsi, la vidéo de Boisnard est impressionnante. Elle s’affiche comme œuvre d’art ; produit d’un « œuvrement » concerté, elle s’offre à la contemplation et à la méditation. La « pensée », donnée à voir et à écouter, captive le spectateur. PlastiQ memory crée une poésie sonore et visuelle.

Mais surtout, chez Boisnard, la vidéo poursuit la réflexion du romancier et du poète ; par ses ressources visuelles et sonores, elle tente de « pénétrer les arcanes » de la mémoire. Mieux encore : elle réalise ce que le roman voue précisément à « l’impossible ». Ainsi la vidéo n’est pas un « gadget » : elle entre dans la cohérence de toute une œuvre, qui se tisse par tous les moyens.

PlastiQ memory est un aboutissement… Vidéaste, le poète est devenu vidéo-poète et le philosophe vidéo-philosophe ! Et la vidéo y gagne aussi d’être devenue philosophique et poétique !

Pascal NAIZOT
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Le Flow(er) power

Lorsqu’on entre dans l’univers de « Flow », on est tout d’abord imprégné de cette musique rythmée, syncopée. Son côté jazzy est progressivement dominé par la prégnance de la ligne mélodique évoquant une musique rituelle qui devient, au fil des minutes, quasi obsessionnelle.

Le trait, sûr et épuré de Han Hoogerbrugge confère une froideur supplémentaire à son univers monochrome, glacial, mécanique, implacable. Han nous implique dans sa création : chacun de nos clics hasardeux produit des phénomènes inattendus, absurdes et incontrôlables.

Décrivons les moments forts de l’histoire de ce personnage omniprésent, improbable cousin germain d’un « men in black » sobre et flegmatique. Tout d’abord, notre héros tourbillonne sur un globe terrestre qui descend. Puis le voilà en prière, pensant au gré de mes clics « God » ou « Dog » (« Dieu » ou « Chien » pour ceux que la langue de Shakespeare rebute), très manichéen.

Ce pêcheur en prière se fait lui même pêcher au niveau du col par son homologue à l’étage du dessus. Puis un improbable match de boxe cède la place à une autre forme de sport, de ballon cette fois, avec un jeu de passes terriblement habiles entre joueurs imperturbables et détachés. Après une courte phase où notre poseur se fait dépasser par une roue composée de penseurs assis, un pistolet est à notre disposition pour former des impacts de « A » aimablement criés par l’homme assis et invulnérable malgré mon application à le viser en pleine tête.

Enfin, après la vision d’un cerveau en ébullition aux pensées aériennes formées d’oiseaux, se révèle la seule phase colorée de cette création où des médicaments se transforment en hommes achevant ce délirant scénario qui se poursuit en boucle infernale.

Animation et musique répondent sans mollir à mes sollicitations et les différents tableaux s’enchaînent frénétiquement. Nombreuses sont les subtilités de cette animation que je n’ai découvertes qu’après plusieurs diffusions et interactions, faisant varier mes clics au rythme de la musique ou tel un parkinsonien furieux.

Avec ravissement, je me disais que parmi les arts majeurs reconnus, une peinture se laissait, elle aussi, découvrir progressivement et que sa richesse n’apparaissait qu’après de multiples visions ; de même en musique, plusieurs écoutes sont nécessaires pour en tirer toute sa quintessence.

L’animation multimédia devant réunir la qualité de l’image fixe, la maîtrise du scénario et l’exigence de la corrélation entre la musique et les visuels, elle ne peut que devenir la forme dominante de l’art contemporain (concrétisée dès aujourd’hui par le succès de la Fiac comparé au Salon d’Automne).

C’est alors, qu’après avoir – peut-être ? - épuisé à coup de souris les scénarios imaginés par Hoogerbrugge, qu’une voix en moi intervient : « tu n’es qu’un jouet dans l’esprit de ces animateurs talentueux, qu’un déclencheur prévisible ignorant leurs actions préméditées. Ils te font croire à ta participation à leur création : tu n’es, toi aussi, qu’un personnage manipulé. »

Je me demandais d’où venait cette voix ! Elle insiste : « Tu évolues dans un univers où tu crois être libre de tes actions, de tes pensées. Mais tout n’est-il pas déterminé à l’avance autour de toi ? Tout n’est-il pas déjà prévu par un être supérieur ? ». Je n’étais pas d’accord. D’ailleurs, je n’avais cliqué sur rien ! Je cherchais la touche « aide », comment refermer cette fenêtre, un endroit où cliquer pour fermer le clapet à ce trublion… quand je me suis dit que peut-être ça aussi « ils » l’avaient prévu !

Puis je me suis repris. J’ai dû regarder un peu trop longtemps cette création. Et comme à la fin de l’animation, j’ai avalé un gros médicament.

Jean-Luc BONCENNE
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Boisnard ou le principe d’homo captation

PlastiQ memory est un métalangage de l’esprit sur le corps, une introspection plastique et sémantique qui ne nous épargne rien d’une vision universelle, belle et cruelle emplie de signifiés pluriels, de silences circonspects.

Le corps et l’esprit condamnés intrinsèquement à mourir, à disparaître, à être rongés par la maladie ou la vieillesse donnent une leçon d’éternel dans les flux projetés, dans l’image sauvegardée à jamais sur le disque dur de nos mémoires vitales. Nous voilà au cœur d’une expérimentation attentive qui s’immisce dans nos consciences sans suggérer de manière malhabile, dogmatique ou obliger à penser dans un sens strict et castrateur.

L’homme hologramme s’insinue dans le papier, l’ombre ou le reflet, devient son propre avatar en transhumance. Il n’y a pas de différence entre le cortex et le squelette. Boisnard nous parle d’un même ensemble commun, assujetti aux mêmes problématiques de survie.

Œuvre de liberté et de tempérance, schémas planétaires qui touchent l’unique, l’original et déroute tous les attentismes. La vidéo dans cette forme quasi parfaite dépasse l’hypertexte littéraire. La captation intemporelle et asynchrone de Boisnard va au bout de toutes ses logiques et marque de manière historique son art. Boisnard nous emmène dans ses questionnements, dans sa vérité nue. À la fois metteur en scène et chose mouvante d’un drame séculaire.

Entrée en matière et en circonvolutions dans la plus précaire des observations, celle de l’humain. De l’homo erectus, corps acteur et penseur dans un même mouvement ascensionnel et précis. L’irréalité du pixel et la mise en scène peuvent créer un champ de conscience infalsifiable. Une posture militante qui ne force pas l’adhésion, qui la suggère, la guide dans l’émotion et la reconnaissance. Une mémoire qui s’inscrit au plus profond des pores.

Décor humide et mouvements machinaux, avancée vers la cosmogonie des poils, des jambes, des bras, du visage, des yeux et de la bouche qui projettent des sons. On sent les odeurs, les failles et aspérités derrière l’écran froid. Chirurgical et motivé, l’œil de Boisnard est une focale subjective des plus pertinentes. Elle est en perpétuelle réinvention formelle.

Dans le discours qui se mélange, dans ce brainstorming permanent, se dégagent subrepticement des halos de conscientisation, de la matière brute pour notre mémoire collective. L’artiste joue son propre rôle, c’est la catharsis suprême bien au-delà de toutes les mégalomanies et narcissismes.

Le corps comme objet participatif, comme étude anatomique moderne offerte sans concession, sans complaisance ni désir de plaire ni de corrompre notre propre regard sur les êtres et les objets. Mathématique de nos intimités, mécanique sourde, temps érectile, beauté au-delà des critères mouvants, Boisnard a inventé un style sensoriel. Le principe d’homo captation du réel, l’énergie multimédia de ce créateur a de beaux jours devant elle.

Frédéric VIGNALE
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Le tout numérique

Certaines œuvres sont plus numériques que d’autres. L’ordinateur étant à la fois un outil et un support, la confusion règne. Outil, son emploi n’est pas particulièrement innovant. Support, il est si différent que les œuvres qui en font le pari sont incompatibles avec tout autre media. Une distinction qualitative s’opère. Ce que l’utilisateur voit n’est pas ce qui est. L’objet perçu n’est pas un objet mais l’état transitoire dans lequel l’objet se trouve à se moment-là, parce que l’œuvre numérique est basée sur les algorithmes, la programmation en profondeur.

Ceci posé, l’éloge-critique d’une seule œuvre n’est plus pertinent. Le projet m’intéresse parce que des travaux présentés par HerculeApelse, quatre sont totalement numériques, un l’est partiellement, et six ne le sont pas du tout.

Globalement, le Journal Infime de Stéphane Elias n’est pas une œuvre numérique. C’est une éphéméride, click je soulève une page, click je passe à la suivante. Cependant, en le feuilletant, j’y ai trouvé des pages numériques ; ainsi le 11 mars, où en cliquant j’ai lancé plusieurs players, et obtenu un joli brouhaha probablement imprévu, ou le 30 du même mois, quand le lecteur, déposé sur un site connu, se trouve confronté aux limites de l’œuvre, le dedans et le dehors, moi et l’autre, l’original et la copie. Je peux, si je le veux, partir en vadrouille sur le web et ne jamais revenir. Aucun autre support ne permet de telles dérives.

Metatextes n’est plus analogue sans être numérique. Il aurait suffi, pour obtenir le même effet, de sous-éclairer une vidéo et de demander de tourner le bouton adéquat. Mais cet effet est si incongru dans une production analogue qu’à ma connaissance personne n’y a pensé. Le comportement de l’œuvre comme celui de l’utilisateur sont définis par la nature de l’interface.

Avec détermination d’Antoine Schmitt, Society de Bruno Samper, America et Le Livre des Morts de Gérard Dalmon (avec Xavier Malbreil) sont des exemples aboutis d’œuvres numériques. À des titres différents elles soulignent les enjeux du nouvel art. Le Livre des Morts se sert du réseau, possibilité déjà explorée par Trajectoires de Balpe. Sans Internet il n’y a plus d’ouvrage. Le travail de Schmitt n’est pas du dessin animé sur Flash. La danse des figures est toujours différente. Ses objets sont des états transitoires, pas des objets. America traite des rapports que l’interaction instaure entre l’utilisateur et l’œuvre-vue. Une foule de pistes qui me sont chères y sont abordées : entre autres la permanence et l’effacement, l’esthétique de la frustration et le comportement lectoriel. Ca va même plus loin. En ce moment, je tape mon texte. Quand je bouge la souris, il se prolonge de sons. L’œuvre numérique déploie la beauté du hasard.

Ce que nous faisons est très différent de ce qui nous a précédés. L’œuvre numérique signifie un changement qualitatif de démarche. Ce n’est pas simple. Des associations comme l’Apelse peuvent y participer en radicalisant leur action.

Patrick-Henri BURGAUD
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